
Julien Chavaz
Corps-à-corps
Sa carrière comme directeur de théâtre et d’opéra a été fulgurante. À 45 ans, il se retrouve à l’épicentre d’une bataille politique sur les valeurs allemandes.
D’habitude, les jeunes à fort tempérament fuient le métier des parents. Pas Julien Chavaz: avec un père No 2 à l’Office fédéral de l’agriculture et une mère directrice d’école pour paysannes, le voilà qui engrange sagement un diplôme d’agronome à l’EPFZ, tâte de la diplomatie économique, devient secrétaire parlementaire. Peut-être pour se débarrasser du « complexe provincial » qui le chatouillait alors, ou du « syndrome de l’imposteur » hantant les plus créatifs.
Mais un autre Julien prend forme sous la chrysalide. Une sœur handicapée ne communique que par la musique, en chantant: cette musique - il ne le sait pas encore - va intégrer son corps, les corps que son futur métier l’amènera à diriger. Il y a aussi une grand-mère italienne qui lui transmet le sens de l’entregent, du contact facile (il s’exprime aisément dans cinq langues et en schwyzertütsch). À côté de ses études, le jeune Fribourgeois mène « une vie de patachon », monte des opérettes déjantées avec trois bouts de ficelle, crée la Compagnie Opéra Louise. Le soir de la première de « Monsieur Chou Fleuri », une épiphanie se produit: mettre en scène de la musique sera sa vie.
Encore faut-il réussir la transition. Deux réflexes salvateurs y contribuent. Premièrement, il multiplie les stages d’assistant (auprès de Laurent Pelly à Lyon notamment), frappe à toutes les portes. Entre les stages, le patron d’une grande entreprise de plâtrerie-peinture accepte d’engager cet employé intermittent mais hyper-motivé. « Je lui suis très reconnaissant, une activité manuelle fatigante est la meilleure façon de faire le vide », dit Chavaz. Odeurs de chantier, bière partagée le vendredi en fin d’après-midi, oubliés les soucis du régisseur…
Opéra Louise connait vite un succès local et international: Londres, Paris, Utrecht, La Haye… En 2018, la compagnie fusionnée avec l’opéra de Fribourg devient le NOF (Nouvel Opéra de Fribourg). Julien Chavaz a 35 ans, il y impose progressivement sa patte, mélange subtil de rigueur et d’humour. Surviennent la pause forcée du covid, et l’annonce d’un poste à repourvoir: le Theater Magdeburg cherche un « superintendant ».
Changement d’échelle ! À Fribourg, Chavaz dirigeait au maximum une vingtaine de collaborateurs. Dans la capitale de Saxe-Anhalt, ils sont 440 ! Héritage de son passé est-allemand, le Theater Magdeburg est une institution publique forte, le cœur culturel de la cité. On y monte une trentaine de productions (opéra, ballet, théâtre dramatique, théâtre musical) et donne près de mille représentations par an.
Magdeburg a perdu 64 000 habitants (sur 300 000) après la chute du Mur. Sans oublier les bombardements de 1945 (90% du centre-ville détruit) et le massacre des trois quarts de sa population pendant la Guerre de Trente ans. Les coups durs, elle connaît, la résilience aussi. Tandis que Julien Chavaz dépose son dossier, la ville est presque sûre d’avoir touché le jackpot: une usine Intel, des milliers d’emplois. La réélection de Trump et sa politique MAGA douchent cet espoir. Mais pas celui du Fribourgeois: alors qu’il estime avoir très peu de chances, il est choisi, accueilli à bras ouverts.
« J’ai été immensément soutenu », dit-il. La qualité de ses mises en scène - visuellement fortes, synchronisées « comme une horloge suisse », salue Le Monde - rend à la ville ce qu’elle lui offre. Le Theater Magdeburg a été désigné « théâtre lyrique de l’année » en 2025, récompensé par le prix Faust et d’autres distinctions. Le public afflue. La liste de ses coproductions dans le monde donne le tournis: Séoul, Etats-Unis, Irlande, Italie, France, Grand Théâtre de Genève. Les années 90 ont été celles de Berlin, la décennie 2020 donne-t-elle enfin leur chance aux villes secondaires de l’ex-RDA?
La question est dans l’air quand tombent deux nouvelles - une très mauvaise pour le Theater Magdeburg et une bonne pour Julien Chavaz. La mauvaise est le 44% de suffrages obtenus par l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux élections régionales du 6 septembre. Pour comprendre que ce parti n’est pas qu'une version « ostalgique » de l’UDC suisse, mais une formation agressive, jeune, décomplexée et sans expérience de gouvernement, il faut revenir sur l’initiative parlementaire 8/7118 de son idéologue (et peut-être futur ministre de la culture du Land) Hans-Thomas Tillschneider. Selon le texte déposé le 16 juin 2026, « les associations souhaitant bénéficier de subventions financées par l'impôt devront souscrire une déclaration d'adhésion à la démocratie et au patriotisme ».
Extrait de la déclaration: « Nous témoignons du respect à la tradition culturelle allemande. Nous veillerons à ce que notre projet et les acteurs soutenus dans ce cadre ne s'opposent pas à l'idée de compréhension entre les peuples, ne tournent pas en dérision l'Allemagne et sa culture, et ne cherchent pas à saper la démocratie et la liberté. »
L’initiative a été rejetée, mais depuis, l’AfD est No 1 en Saxe-Anhalt. Concrètement, cela signifie que sur 32 millions d’euros de subventions publiques, les 14 que le Theater Magdeburg reçoit du Land sont menacés. « C’est une injustice faite à cette région qu’un parti aussi nauséabond en fasse le laboratoire pour mettre en œuvre sa politique », dit Julien Chavaz. Le programme de l’AfD confirme : les spectacles (ou expositions) non conformes à sa ligne « patriotique » ne seront plus subventionnés . Le musée Bauhaus est dans le collimateur. Pour le Theater Magdeburg, cela peut entraîner la perte de dizaines de postes.
« On va se battre », dit Chavaz. Il réitère publiquement son opposition à toute déclaration d’allégeance, contacte des collègues dans d’autres villes, non sans crainte: « La pression constante finit par séparer les gens ». La situation se complique à cause de la bonne nouvelle qui le concerne. Le Théâtre et Philharmonie de Essen ( 700 employés !) lui a proposé le poste de directeur à partir de 2028. « Travailler dans la capitale de la Ruhr pour une des cinq ou six plus grandes institutions nationales est un avancement de carrière, j’aurais accepté même si le résultat des élections avait été différent ici, dit-il. J’accepte qu’on me reproche de partir dans un climat d’incertitude politique, mais j’aurai passé six ans à Magdeburg, et les deux derniers seront décisifs pour négocier le nouveau contrat de subventions entre la ville et le Land ». Le dernier acte n’est pas encore joué.
Dates:
1982 Naissance à Berne. Classes à Fribourg
2010 Études d’agronomie, crée l’Opéra Louise à Fribourg
2018 Dirige le Nouvel Opéra de Fribourg (NOF)
2022 Dirige le Magdeburger Theater
2026 Choisi pour diriger le Théâtre et Philharmonie de Essen à partir de 2028